BIEN-ÊTRE (ÉCONOMIE DU)

BIEN-ÊTRE (ÉCONOMIE DU)

L’économie du bien-être jouit d’un statut ambigu au sein de la science économique: couronnement de l’analyse positive dont elle permettrait la traduction objective en termes normatifs, pour les uns, l’économie du bien-être se voit refuser le droit à l’existence comme discipline scientifique par les autres. Il existe effectivement un contraste anormal entre l’ampleur des ambitions avouées dans ce domaine et les difficultés logiques et pratiques que soulève leur réalisation. Ce contraste représente le seul point sur lequel s’accordent les économistes.

Définir objectivement le bien-être et définir les recommandations indiscutablement propres à assurer un maximum de bien-être à un ensemble humain donné, tels étaient les deux objectifs initiaux de la recherche. En d’autres termes, il s’agissait pour les économistes de parler du bien-être de façon claire et universellement admissible; il aurait été ainsi possible d’aboutir à un ensemble de propositions normatives qui se seraient imposées avec la même rigueur qu’une loi scientifique. L’économie du bien-être devait permettre de faire de la théorie économique la base même de la politique «scientifique» de l’idéal réalisable, défini comme le bien-être maximal de la société.

Résumé de cette manière, le programme de l’économie du bien-être n’a pas été rempli, il s’en faut de beaucoup: on cherche encore le critère définitif du bien-être collectif susceptible de faire l’unanimité, et les difficultés d’une politique qui serait fondée sur un tel critère ont été répertoriées avec un soin qu’on rencontrerait difficilement dans les autres secteurs de la science économique. Il est en effet curieux de constater qu’à certaines époques la très grande majorité des études publiées sur l’économie du bien-être représentaient avant tout des efforts pour démontrer son échec irrémédiable, la vanité de toute recherche dans cette voie et l’urgence qu’il y avait de se consacrer à des besognes plus sérieuses.

L’économie du bien-être demeure pourtant bien vivante. C’est qu’elle tente d’apporter une réponse à cette interrogation fondamentale: dans quelle mesure la réalité est-elle amendable selon un idéal qui ne soit ni utopique ni purement subjectif? Vue dans cette optique, elle fait sortir l’homme de science du champ des interprétations pour l’engager sur la voie des prescriptions. Mais l’économiste – et là résident l’originalité et la fragilité de sa position – a cru pouvoir donner aux propositions de l’économie normative la même valeur scientifique qu’à celles de l’économie positive.

L’échec de ce programme, longtemps considéré comme le seul concevable, s’explique par un certain nombre d’illusions sur les objectifs et les méthodes de l’analyse économique en ce domaine.

L’illusion «quantitativiste», selon laquelle le bien-être pourrait être mesuré de manière non ambiguë, l’illusion «essentialiste», selon laquelle le bien-être individuel et collectif pourrait être défini d’une façon qui révélerait sa nature profonde, l’illusion «politique» enfin, selon laquelle le bien-être maximal de collectivité, ou optimum collectif, pourrait être réalisé à partir d’une telle définition, donnent une idée de ce qu’a été et de ce qu’est encore, dans une large mesure, l’économie du bien-être.

En face d’une situation reconnue généralement comme désespérée, n’y a-t-il pas quelques raisons de trouver dans l’extrême difficulté qu’éprouve l’économie du bien-être à dénoncer ces illusions autre chose que la manifestation d’une longue agonie? Car, enfin, dès les années cinquante, on s’interrogea sur «le naufrage de l’économie du bien-être» (W. J. Baumol) et, à peu près au même moment, on lui a dit «adieu» (D. Braybrooke). À partir de la description de ces illusions, plusieurs possibilités s’offrent de sauver peut-être l’économie du bien-être, car il n’est pas évident qu’une disparition pure et simple soit l’éventualité la plus probable ou la plus souhaitable.

1. L’illusion quantitativiste

Dans quelle mesure le système de l’économie de marché peut-il donner naissance à un bien-être maximal pour la société? C’est la question que les économistes ont commencé à se poser, de manière précise, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Elle n’avait cessé de les inquiéter auparavant sans qu’ils aient découvert un moyen d’y répondre avec objectivité. La forme même de la question montre bien que les économistes n’ont jamais eu la prétention de s’intéresser au bien-être total de l’individu ou de la société; leur recherche ne porte que sur le bien-être économique, c’est-à-dire celui qui trouve sa source dans les biens et services susceptibles d’être échangés entre les hommes contre de l’argent. La question de la définition exacte de ce bien-être n’avait guère d’importance à une époque où l’on pensait pouvoir mesurer directement les satisfactions éprouvées par les individus, à partir, par exemple, d’une étude soigneuse des courbes de demande individuelle pour l’ensemble des biens existant à un moment donné. Le bien-être collectif n’était, dans cette conception, rien d’autre que la somme des «bien-être individuels». Le critère d’une «bonne» politique économique était alors des plus simples: toute politique est bonne qui accroît les satisfactions individuelles, et la meilleure est celle qui donne une valeur maximale à l’ensemble de ces satisfactions compte tenu des contraintes existantes. Aucune ambiguïté n’était possible s’il s’agissait d’apprécier la réussite d’une politique, de porter des jugements objectifs sur ce qui accroît ou diminue le bien-être collectif.

Mais le bien-être a rapidement cessé de paraître aux économistes une quantité mesurable parmi d’autres. La conception utilitariste qui opinait pour le caractère «cardinalement» mesurable des satisfactions a été rejetée: une somme de satisfactions individuelles cessait en même temps d’avoir une signification et le problème du bien-être collectif restait entier. D’une conception cardinale, on est passé à une conception «ordinale» de l’utilité: chacun peut dire qu’il retire plus ou moins de satisfactions de telle situation, mais il ne peut dire combien et personne ne saurait le faire pour lui. De plus, le moyen le plus objectif de comparer les satisfactions éprouvées par des individus différents disparaît sans que puisse être imaginée aucune solution de remplacement qui n’implique un jugement de valeur nécessairement subjectif. L’idée que les satisfactions non objectivement mesurables ne peuvent pas non plus être scientifiquement comparées s’imposait donc et aurait pu inciter les économistes à renoncer à toute recherche relative au bien-être, notamment collectif.

Pourtant le sentiment que le bien-être peut toujours, de quelque façon, être mesuré cardinalement, même si la manière est moins simpliste que celle qu’imaginaient les premiers économistes de la tendance utilitariste, reste vivace au sein de la discipline. Diverses suggestions ont été faites en ce sens (Armstrong, Markowitz et Goodman, Von Neumann et Morgenstern); elles s’exposent toutes à des critiques qui visent autant les hypothèses retenues que les conditions de réalisation pratique en dehors du laboratoire. Mais c’est surtout dans les opinions exprimées quotidiennement par l’homme de la rue, dans les programmes des gouvernements, dans les controverses sur les politiques et les systèmes que se manifeste cette conviction indéracinable que le bien-être peut être chiffré et que sont possibles des comparaisons objectives de bien-être. En ce sens, tout le monde fait de l’économie du bien-être, mais ce n’est pas toujours la meilleure.

Il ne saurait être question de reprendre ici toutes les critiques que l’on peut adresser à la notion de revenu national, pris, par exemple, comme indicateur du bien-être collectif, même interprété en son sens strictement économique. Qu’il ne tienne aucun compte de l’état de la répartition des revenus et qu’il ne permette pas de comptabiliser toutes les «nuisances» (encombrement, pollutions, bruit, etc.) qui accompagnent son accroissement serait déjà suffisant pour que l’on ne l’utilise qu’avec la plus grande réserve. Mais il est vain, de toute manière, d’espérer trouver un moyen plus correct de chiffrer le bien-être collectif. En fait, toutes les mesures concevables ne sont que des guides pour l’action; elles peuvent venir à l’appui de jugements sur le bien-être réel des individus, mais ces jugements devront reposer en définitive sur une base plus solide. Cette base existe-t-elle? N’en est-on pas réduit à renoncer à parler objectivement du bien-être? Les partisans de ce qu’on a appelé un moment la «nouvelle économie du bien-être» ont cru pouvoir éviter un tel aveu d’impuissance.

2. L’illusion «essentialiste»

Que dire du bien-être collectif si les satisfactions individuelles ne peuvent être ni additionnées ni comparées sans que cette addition ou cette comparaison implique un jugement de valeur, c’est-à-dire oblige l’économiste à sortir du domaine où il s’estime compétent? L’apport fondamental de la nouvelle économie du bien-être, apparue dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale, a consisté à revenir à la notion même de bien-être; on s’est attaché particulièrement alors à la signification que l’on pouvait donner à une variation du bien-être collectif. Le bien-être individuel ne crée, en effet, pas de difficultés: en décidant lui-même de choisir tel assortiment de biens plutôt que tel autre, l’individu révèle que c’est cet assortiment qui lui procure le maximum de satisfactions. Le bien-être d’un individu s’améliore s’il préfère la situation actuelle à la situation précédente, c’est-à-dire s’il choisit sa position présente. Il reste que les satisfactions qu’il retire de l’assortiment de biens dont il bénéficie ne sont pas cardinalement mesurables.

C’est avec le critère proposé pour apprécier le sens des variations du bien-être collectif qu’apparaît véritablement la nouveauté de cette tendance de l’économie du bien-être. Puisque l’on ne peut pas dire si la réduction du bien-être d’un individu, à la suite d’une mesure donnée, est ou n’est pas compensée par l’augmentation du bien-être d’un autre individu, le seul cas où l’on est assuré qu’il y a accroissement du bien-être collectif est celui où se produit une augmentation du bien-être d’un individu au moins, sans diminution de celui d’aucun autre. Si cette condition manque, il n’est plus possible d’affirmer quoi que ce soit d’objectif sur le bien-être collectif. Ce critère – dit de Pareto – n’exige aucune mesure cardinale de l’utilité et n’implique aucune comparaison interpersonnelle des satisfactions: reposant sur une définition de ce qu’est le bien-être collectif, il interdit donc apparemment de recourir à un jugement de valeur personnel. Ainsi, une situation donnée sera dite optimale, au sens de Pareto, si l’accroissement de bien-être d’un individu qu’on cherche à provoquer n’implique aucune réduction du bien-être d’un autre individu.

Vouloir donner à cette conception du bien-être collectif une valeur d’objectivité analogue à celle des autres propositions de l’analyse positive des phénomènes économiques apparaît comme une prétention inacceptable dès que l’on prend conscience des jugements de valeur implicites qui en sont le fondement. Le premier est que le bien-être collectif est fonction du bien-être des individus qui composent actuellement la société envisagée et uniquement de lui. Le second revient à supposer que le bien-être collectif s’accroît nécessairement si le bien-être d’un individu s’améliore. Ni l’un ni l’autre de ces deux jugements de valeur ne peut être considéré comme allant de soi. Nombreux sont ceux qui croient qu’on peut améliorer le bien-être collectif en réduisant celui des plus favorisés, que le «bien commun» ne se confond pas avec le bien-être de chacun et que la réalité collective est plus transcendante qu’immanente aux individus, qu’il y a une morale naturelle qui s’impose avant toute chose, que les «fins à long terme du groupe» (M. Byé) représentent des objectifs prioritaires.

L’optimum de Pareto est défini indépendamment de toute considération relative à la répartition des revenus. Or il est clair que le bien-être collectif ne sera pas le même selon que la répartition des revenus est ou n’est pas très inégale. Il se peut surtout qu’une situation, qui correspond à une amélioration du bien-être collectif, soit en même temps caractérisée par la dégradation de l’état de la répartition. On peut exprimer la même idée en disant qu’il y a autant de situations optimales qu’il existe de répartitions des revenus possibles. Il importe donc, si l’on veut parler du bien-être en soi, de découvrir l’optimum optimorum , celui qui correspond à la répartition idéale des revenus. Puisque le critère de Pareto ne permet pas de prévoir comment varie le bien-être collectif quand la répartition des revenus est modifiée, ne peut-on imaginer un procédé qui permette une comparaison objective des niveaux de bien-être de chacun pour déterminer les situations dans lesquelles le bien-être collectif est maximal? Autrement dit, peut-on préciser les conditions de la formulation d’un jugement de valeur qui permettrait d’apprécier si le bien-être collectif croît ou non dans les situations où, à la suite d’un changement économique, certains gagnent mais d’autres perdent? Ce serait fonder ce jugement sur les bases le plus solides possible. La «fonction de bien-être social» (Bergson, Samuelson) ne donne qu’une réponse purement formelle à ces interrogations. Cette fonction est censée indiquer dans quel sens le bien-être collectif varie quand ceux des individus se modifient éventuellement en des sens opposés; mais elle ne nous dit rien des modalités pratiques de formulation de ce jugement, de ses auteurs en particulier. Hormis le cas où celui-ci est le fait d’un «dictateur», tout laisse penser que les problèmes d’une définition objective du bien-être collectif ne sont aucunement résolus par la «fonction de bien-être social».

Qu’on s’imagine avoir expulsé tout jugement de valeur ou que l’on cherche explicitement à en établir, c’est-à-dire que l’on adopte le critère de Pareto ou qu’on lui préfère le résultat du recours à une «fonction de bien-être social», il reste que les propositions que l’on espérait initialement énoncer, à la manière de lois scientifiques, ne seront en fait admissibles que dans la mesure où l’accord se fera assez général sur les prémisses éthiques sur lesquelles elles reposent. Comme il est évident qu’un tel accord est quasi irréalisable, on pourrait songer, par les méthodes propres à l’éthique, à reprendre la notion même de bien-être pour tenter de parvenir à une définition objective. L’on peut, au contraire, estimer qu’ainsi on s’enfoncerait encore plus dans les ornières d’où il s’agit précisément de sortir.

Cette manière de voir a été dénoncée comme typiquement «essentialiste» par G. C. Archibald. Reprenant une distinction de K. Popper, Archibald a montré qu’il est contraire à la démarche scientifique de définir des concepts de telle manière qu’ils révèlent leur «essence» et de penser qu’on pourra tirer de cette «essence» les propositions qui constituent l’objet ultime de la recherche. Il suggère d’adopter une attitude «nominaliste» où l’on se préoccupe moins de définir les choses que d’examiner comment elles se comportent; il invite à s’intéresser d’abord aux conséquences théoriques et pratiques de la conception retenue, quelle que soit sa validité ultime.

3. L’illusion politique

À supposer même que l’optimum de Pareto puisse être valablement confondu avec un maximum de bien-être collectif, en résulte-t-il que l’on puisse passer de la définition de cet objectif à des recommandations de politique économique scientifiquement garanties? La théorie économique permet de préciser les conditions qui doivent être remplies quant à la production des entreprises et à la consommation des individus pour qu’une situation puisse être qualifiée d’optimale au sens de Pareto. Les «égalités marginales» (entre taux de substitution et taux de transformation) qui traduisent ces conditions sont-elles pratiquement réalisables? Telle est la question: il est difficile d’y répondre affirmativement, que l’on se soit placé dans un système de planification autoritaire intégrale ou que l’on se trouve dans le cadre d’une économie de marché fondée sur la liberté des comportements économiques individuels.

Dans une économie planifiée, une difficulté majeure surgit immédiatement. Pour que les conditions d’égalité marginale servent de guide à l’action économique de l’État, il est indispensable qu’elles puissent être connues. L’État doit être parfaitement informé et des conditions techniques de la production dans chaque entreprise et des systèmes de préférences propres à chaque individu. Il est manifestement impossible d’admettre cette hypothèse. L’obstacle était insurmontable, surtout en ce qui concerne les préférences individuelles. Deux solutions sont donc concevables. On peut d’abord chercher, par l’intermédiaire des institutions politiques d’une démocratie parfaite, à rendre les préférences de chacun plus évidentes. Il faut pourtant y renoncer: l’exploration de cette voie par la théorie a en effet démontré qu’un optimum de Pareto strictement interprété est irréalisable en pratique, quelle que soit la règle de décision utilisée. L’autre solution est plus radicale: on renoncera à tenir compte des préférences individuelles telles qu’elles sont exprimées par les intéressés eux-mêmes; une autorité supérieure qui ne peut être que l’État, conçu comme une réalité distincte de l’ensemble des individus, les définira. De la sorte, les égalités marginales ne concernent plus le bien-être de chaque individu tel qu’il est jaugé par lui, elles sont appréciées par un «dictateur» et gardent ainsi toute leur validité. Mais, ce faisant, on introduit dans le raisonnement un jugement de valeur qui ne peut être accepté unanimement: c’est le dictateur et lui seul qui juge du bien-être collectif. Prendre une position inverse et affirmer que l’individu est le seul juge de son propre bien-être, c’est aussi formuler un jugement de valeur qui n’apparaît pas plus objectif que le précédent. Il reste que, grâce à cette modification dans la nature des sujets responsables de l’orientation de l’économie, la construction de l’économie du bien-être peut trouver dans un système planifié un terrain d’application idéal, beaucoup plus satisfaisant, en tout cas, que dans l’économie de marché. C’est un des paradoxes de l’économie du bien-être que l’effort analytique, dont certains ont cherché à tirer une justification du marché comme mode d’allocation des ressources, ait pu aboutir à définir des normes de gestion d’une économie planifiée. Mais les difficultés pratiques demeurent considérables, et on peut surtout se demander si, en abandonnant toute référence aux préférences individuelles définies par les intéressés eux-mêmes, l’économie du bien-être ne perd pas une bonne partie de l’attrait qu’elle peut exercer partout où ce sont précisément ces préférences qui comptent.

De ce point de vue, on s’est efforcé de démontrer qu’un équilibre de concurrence parfaite est équivalent à un optimum de Pareto, c’est-à-dire que le mécanisme des prix, fondé sur les décisions décentralisées des consommateurs et des producteurs, réalise, sous certaines conditions, un optimum, en ce sens qu’en cas d’équilibre de tous les marchés il est impossible d’améliorer encore le bien-être d’un individu sans détériorer celui d’un autre. Mais si ce théorème, qui occupe une place centrale dans la construction de l’économie du bien-être, précise les conditions dans lesquelles un équilibre est aussi un optimum, il ne prouve pas que cet optimum soit toujours atteint. Rappelons notamment que le théorème n’est valide que s’il n’y a ni économies ni «déséconomies» externes, que si les rendements dans la production ne sont pas croissants, et que s’il n’existe pas de biens publics par nature. Il exige, de plus, pour que l’on puisse supposer que l’équilibre existe et qu’il est unique et stable, toute une série d’hypothèses s’ajoutant aux précédentes. Il est clair que les économies de marché ne répondent pas, dans la réalité, à toutes ces conditions et ces «imperfections» rendent donc impossible la réalisation d’un optimum.

Il appartient alors à une autorité non soumise aux lois du marché, c’est-à-dire à l’État, d’intervenir partout où le marché fait preuve d’insuffisance. Il s’agira soit de stimuler les forces latentes du marché (favoriser la mobilité des ressources, abaisser les barrières douanières, lutter contre les monopoles, etc.), soit de les remplacer là où elles font absolument défaut (encourager la production des biens publics, de ceux qui donnent lieu à des économies externes ou qui sont caractérisés par des rendements croissants). De ce point de vue, l’économie du bien-être apparaît comme une théorie de l’intervention de l’État dans une économie de marché; elle permet de définir, avec une relative précision, le rôle qui revient à la contrainte de l’État au sein d’une économie fonctionnant, en principe, grâce aux mécanismes d’échanges libres entre individus. Mais on retrouve ici tous les obstacles qui s’opposent, comme en économie planifiée, à ce que l’État puisse réaliser de lui-même les conditions de l’optimum de Pareto. Le théorème de l’équivalence entre l’équilibre et l’optimum démontre finalement qu’en pratique cet optimum est inaccessible dans une pure économie de marché, mais non pas qu’une économie mixte convenablement conçue soit capable de corriger parfaitement cette situation. L’économie du bien-être ne justifie pas plus l’économie de marché que l’économie planifiée ou que l’économie mixte, mais elle met particulièrement en valeur les difficultés auxquelles on se heurte chaque fois que l’objectif recherché est une situation optimale au sens de Pareto.

Dans le cas de l’économie mixte, on doit faire face à un problème supplémentaire. On démontre qu’une augmentation sans équivoque du bien-être collectif ne peut être espérée, à la suite de la réalisation d’une des conditions marginales, que si toutes les autres conditions sont obtenues par ailleurs. Faire en sorte que le prix soit égal au coût marginal dans une industrie, alors que l’on n’est pas assuré que cette égalité soit la règle dans toutes les autres industries, peut écarter de l’optimum au lieu d’y ramener. La démonstration du théorème dit de l’optimum de second rang ne permet pas d’arriver à des conclusions plus constructives. Comme la plupart des décisions politiques doivent être prises compte tenu de contraintes analogues à celles qui naissent des inégalités marginales, la portée pratique de l’économie du bien-être se trouve considérablement réduite.

4. Mort, survie ou résurrection?

L’économie du bien-être ne concerne que le bien-être économique; «ce dont dépend le bonheur en dernier ressort, l’amitié, la foi, la perception de la beauté, n’en relève pas», a pu noter E. J. Mishan, qui vit là la source majeure de son insuffisance. Mais le bien-être économique est aussi ce qui intéresse les individus et les gouvernements. Or, même de ce point de vue partiel, l’économie du bien-être paraît également insatisfaisante. L’idéal de l’optimum de Pareto reflète les valeurs d’un individualisme libéral qui n’est pas la seule philosophie d’action qui inspire les nations. Tout État agit en pratique pour bien d’autres raisons que celles que retient l’économie du bien-être classique. Estimant que les membres actuels de la communauté ne sont pas les seuls qu’il doive prendre en considération, il s’engage normalement dans une action d’accélération de la croissance au bénéfice des générations futures; jugeant qu’il est nécessaire d’améliorer le sort des plus pauvres au détriment des plus riches, il met au point des politiques de redistribution des revenus; insatisfait de la lenteur des processus naturels de réajustement de l’équilibre, il se donne périodiquement les moyens d’une politique anticonjoncturelle, etc.

Enfin les raisons sont multiples qui interdisent de fonder des espoirs excessifs de réalisation automatique de l’optimum soit par le fonctionnement du marché, soit par l’action politique consciente de l’État. Les obstacles semblent insurmontables, et la signification empirique de l’économie du bien-être peut légitimement être mise en question. Présenté comme idéal réalisable, l’optimum de Pareto n’offre finalement à l’activité économique qu’un objectif des plus discutables et sa mise en œuvre paraît poser plus de problèmes qu’elle n’en résout.

Trois voies s’ouvrent alors: ou bien on rejette en bloc une construction théorique manifestement incapable d’atteindre les objectifs fixés; ou bien on s’efforce de la maintenir en vie, pour son échec même, dans la mesure où celui-ci est exemplaire et possède une valeur formatrice indispensable; ou bien on cherche à lui donner une nouvelle signification en redéfinissant les objectifs de manière à mieux les accorder aux possibilités.

Il semble vain de chercher à se mettre d’accord sur une définition «objective» du bien-être collectif. Il paraît également utopique d’espérer que les systèmes de valeurs des individus convergeront suffisamment pour que, devenues véritablement communes, les fins de la collectivité humaine rendent à l’économie du bien-être la validité qui lui fait défaut dans nos sociétés. Dans l’état actuel des choses, une économie normative n’est pas concevable. Il n’y a pas de moyen terme entre l’éthique et la science positive. En tant que tel, l’économiste n’a pas de compétences spéciales pour définir les fins individuelles ou collectives. Si toutefois ces fins lui sont données, il peut appliquer l’appareil analytique dont il dispose à l’étude des moyens propres à les réaliser. Pourvu que ces objectifs soient traduits en un langage dépourvu d’ambiguïté, il n’aura pas à se préoccuper de leur lien avec le bien-être en soi, ce lien sera établi, sous leur propre responsabilité, par les croyances de l’opinion ou par des volontés du pouvoir politique.

Dans cette optique, l’économie du bien-être, comme l’a dit en substance Archibald, est la recherche positive des effets de diverses situations économiques sur certains indices. Ces indices spécifiques de l’économie du bien-être sont représentés par les possibilités de choix des individus ou de production des entreprises. Le problème qu’on pourra soumettre à l’économiste du bien-être sera d’indiquer les conditions nécessaires pour que les possibilités de choix d’un individu puissent être accrues sans réduire celles d’un autre ou pour que la production d’un bien soit augmentée sans diminuer celle d’un autre. L’économiste proposera alors les moyens propres à réaliser l’objectif défini. Ainsi tout jugement de valeur est-il interdit, en principe, à l’économiste puisqu’il ne participe pas, en tant que tel, à la définition de l’objectif. Il n’y a plus de différence sensible entre la théorie du bien-être entendue de cette façon (et une autre dénomination éviterait qu’on ne s’abuse sur sa signification) et la théorie de la politique macro-économique, dont le statut n’est guère sujet à contestation, si ce n’est dans la nature des objectifs proposés. Là est, en effet, le cœur du problème: alors que la politique macro-économique concerne des grandeurs mesurables (emploi, revenu national, investissement, etc.), l’économie du bien-être, même si elle ne porte pas directement sur le bien-être en soi, vise des réalités beaucoup plus malaisément quantifiables. En fait, l’interprétation de la théorie économique de la demande par l’étude des «préférences révélées» permet de résoudre, en principe, le problème de l’évaluation objective du choix des consommateurs. De plus, pour tout ce qui est relatif à l’efficacité de la production, l’économie dite du bien-être est une économie de la production optimale, c’est-à-dire qu’il s’agit de quantités directement évaluables en termes physiques.

Il faut du reste souligner que le problème du caractère mesurable des grandeurs-objectifs n’est peut-être pas aussi fondamental qu’il peut le paraître. Après tout, la validité de la politique économique et l’intérêt de la théorie macro-économique sont beaucoup moins fonction d’essais systématiques de vérifications empiriques des prédictions qu’on peut en tirer que de la validité propre au corps d’analyse dont elle dépend (théorie keynésienne et théorie post-keynésienne). Ce n’est pas parce que telle politique d’inspiration keynésienne a échoué dans des circonstances données que toute la théorie de la politique économique sous-jacente est remise en question.

Il en va de même pour la politique économique tirée de l’économie du bien-être. L’analyse, qui est le fondement de cette politique, est l’ensemble de la théorie micro-économique. Dans une large mesure, la validité relative de cette théorie, qui constitue une part importante de la science économique, garantit la validité de l’économie du bien-être qui en découle. Cette manière d’envisager l’économie du bien-être permet d’adopter une attitude plus sereine à l’égard des critiques visant les principales propositions avancées dans ce domaine. Les hypothèses qui sont à la base de la théorie micro-économique générale ne sont pas non plus parfaitement réalistes: pourquoi serait-on plus pointilleux dans le secteur de l’économie du bien-être que dans le reste de la science économique? Aux vertus qu’on exige de l’économie du bien-être, y a-t-il beaucoup de propositions de la théorie micro-économique qui mériteraient d’être conservées? Des réponses spécifiques à chaque objection visant les hypothèses fondamentales, autres que les principes éthiques, peuvent en fait être apportées assez aisément; mais elles obligent à ne pas demander plus à l’économie du bien-être qu’elle ne peut fournir.

Dans son acception la plus générale, l’économie du bien-être est une construction aussi majestueuse que la théorie de l’équilibre général. Tant qu’elle est maintenue au même degré de généralité que celle-ci, on ne peut guère en espérer autre chose que des satisfactions esthétiques et une certaine stimulation euristique. Mais de même que la théorie micro-économique devient intéressante quand on l’applique aux problèmes des marchés envisagés dans une optique partielle – bien que ce soit au prix de quelques hypothèses simplificatrices – l’économie du bien-être a un avenir assuré dans la solution de problèmes moins complexes où l’application des raisonnements théoriques est plus immédiate. À cet égard, des efforts intéressants peuvent être signalés: tarification au coût marginal dans les entreprises publiques, analyses d’avantages-coûts pour les dépenses de l’État, etc.

L’économie du bien-être, même sous sa forme traditionnelle, conserve une valeur inestimable et qui justifierait, à elle seule, qu’on n’y renonce pas. À ceux qui constamment s’adonnent aux délices et aux périls des jugements péremptoires sur le bien et le mal, économiques et politiques, elle rappelle en effet que le bien-être n’est pas une notion simple, que les raisonnements en cette matière sont singulièrement fragiles, qu’on ne doit pas confondre jugement de fait et jugement de valeur, que ni l’État ni le marché libre ne possèdent le secret de l’optimum. Face aux prétentions des puissants et aux ignorances des autres, face aussi aux tentations de l’économiste soucieux de vérité pratique ou trop pressé de voir ses préjugés idéologiques confirmés par l’analyse, elle est une école perpétuelle de lucidité et de prudence.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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